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Matière de design 2.0 : Quand la nature de la matière influence le design

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La fin de l’année 2015 s’est démarquée par l’entente historique de la Conférence des Nations Unies sur les Changements Climatiques. Les 193 pays membres de l’ONU se sont entendus sur l’adoption d’un accord et l’engagement d’actions afin de maintenir le réchauffement de la planète sous la barre des 2 degrés Celsius (UNFCC). L’année 2016 s’amorce elle aussi avec force, par le lancement du Programme de développement durable, qui adopte 17 objectifs pour « éradiquer la pauvreté, protéger la planète et garantir la prospérité pour tous dans le cadre d’un agenda de développement durable » (NU).

Ces deux initiatives prouvent indéniablement que les dirigeants des pays sont prêts à contribuer dans une direction évolutive plus responsable. Chacun aura à intégrer les défis et objectifs selon les situations géographiques, politiques, économiques et sociales du pays qu'il représente. En plus, notre dirigeant devra se faire commissionnaire des objectifs fixés afin qu'il influe à la société ce souffle de responsabilisation.

Or, dans la société où tout individu est partie prenante, certaines personnes se sentiront plus interpellées à contribuer activement. En tant que designer, je me sens interpellée et responsable d'actes qui peuvent collaborer au développement durable. Selon Booth, « nous devons utiliser notre expertise et proposer des designs innovateurs afin de réduire la consommation d'énergie domestique en plus de voir à une utilisation plus efficiente des matériaux. De ce fait, les designers ont besoin d'entraînement afin de favoriser les propriétés supérieures des matériaux modernes et des technologies à être intégrées à l'architecture vernaculaire » (Booth et coll. 137). Pour ma part, je considère qu'afin de pouvoir promouvoir des conceptions innovatrices, il est essentiel de mieux comprendre la nature des matériaux utilisés lors d'un projet de design. Cependant, en ne se concentrant que sur le design d'intérieur et de mobilier, le choix de matériaux à utiliser est autant diversifié que les fournisseurs et détaillants qui nous les proposent (Martin 3-34).

Suite à une recherche antérieure sur différentes essences de bois utilisées dans les domaines de la construction, l'aménagement et le design d'intérieur ou d'extérieur, j'ai constaté que ce n'est pas nécessairement le fournisseur qui nous informe clairement sur la « nature responsable » d'un matériau. En conséquence, la problématique ici est la suivante : quelles démarches adéquates me guideront à définir qu'un matériau utilisé dans un projet de design contribue au développement durable?

Cette proposition de recherche à pour but d’approfondir les connaissances au sujet des matières brutes et des différentes étapes qui transforment ces dernières vers les matériaux finis, propices à être utilisés lors de projets de design multidisciplinaire destinés à l’environnement du quotidien de l’individu. J'y définirai une méthodologie proposée, les résultats potentiels, la pertinence du sujet de recherche en rapport au programme de maîtrise en design, ainsi que la faisabilité de la recherche en rapport aux ressources du département qui me sont proposées et du temps alloué.

Tel que cité dans l'ouvrage Ecodesign, on observe actuellement une tendance à la surutilisation de matériaux. Il nous faut alors promouvoir la réduction de matière, éviter la multiplication des matériaux et opter pour le design pour désassemblage (Barbero et Brunella 19- 21). Une première étape consistera donc à étudier et définir les différents matériaux utilisés dans les domaines du design d’intérieur et du design de mobilier. Une fois la liste établie, les matériaux choisis seront décortiqués, pour en connaître leur « pedigree ». Nous y retrouverons, entre autres, leurs composantes, le type de transformation subi, la provenance et le procédé d’extraction ou de récolte.

Afin de considérer l'impact du transport des matériaux, la province de Québec sera utilisée comme localisation finale ou milieu géographique du designer. Il pourra aussi être pertinent de comparer différentes régions administratives du Québec, selon l'intensité de l'activité de design pratiqué.

Cette méthodologie implique la considération de toutes les parties prenantes lors du processus de transformation de la matière brute au matériau fini, ainsi que de l'impact positif ou négatif qu'il peut y avoir sur les quatre piliers du développement durable : le respect de l’environnement, l'équité sociale, l'efficacité économique et l'essor culturel. Il sera aussi important de contextualiser la recherche en rapport à notre situation actuelle de crises environnementale. Comme le mentionne le professeur Stoett, les enjeux sont vastes et de grande envergure. L'appauvrissement de la biodiversité, la déforestation, la désertification et la pollution atmosphérique sont des conditions dont nous, êtres humains, sommes responsables. Il est donc de notre devoir de mettre en action des solutions efficaces, de manière collective et en respectant nos inégalités géopolitiques ( 2-8).

De cette recherche, découleront les résultats potentiels suivants : l'établissement d'une grille d'étapes à suivre pour le choix des matériaux utilisés dans un projet de design, la compréhension de la complexité à définir un matériau comme durable, ainsi que la prise en considération de l'objet (ou l'espace) à créer et de sa pertinence.

Au-delà de ses résultats, l'ampleur de la responsabilité du designer et de son impact face à la crise environnementale actuelle conduira fort possiblement à un questionnement sur la légitimité de la création. Ce cas hypothétique pourrait se conclure par l'arrêt de la pratique du designer. Une évidence balaye cependant cette réflexion, de nature culpabilisante : notre société est dépendante à la consommation. Nous nous définissons par ce que nous possédons plutôt que par notre authenticité (Ehrenfeld 35-38) et des designers continueront à nourrir cette dépendance de société.

Cette recherche, visant à améliorer les connaissances du designer étudiant, permet aussi à créer une base de données à partager entre collègues, afin d'enrichir la société de designer. Ceci contribuera à développer des stratégies de design durables et responsables, et stimulera l'éveil de la société à un changement de comportement face à la consommation. Nous verrons aussi, peut-être, une réduction progressive de l'obsolescence programmée.

En 1987, le rapport Brundtland définissait le développement durable comme le moyen « de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs » (CMED 14). Un peu plus de vingt ans plus tard, la chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM précisait « qu’il faut privilégier les activités moins prédatrices pour l’environnement de même que celles à haut rendement social permettant une meilleure distribution de la richesse et l’inclusion de tous dans la dynamique productive » (Gendron et Revéret 3). Aujourd'hui, il est grandement temps d’aider l'individu à mieux prendre conscience de son environnement. Le rôle du designer permet de transformer la notion du besoin, voire consommation, afin que le résultat soit enrichissant pour l'ensemble de la collectivité. Ce par « la conception de produits, de processus et de services qui encouragent des comportements responsables et durables » (Stegall 57).

Quoique l'acquisition de connaissance soit un projet de vie, l'envergure de ce travail sera définie par les matériaux sélectionnés au début du processus de recherche. De plus, comme le programme propose de combiner projet de design et mémoire de recherche, la spécification du projet de design est propice à cibler les matériaux qui seront choisis dans le cadre de la recherche.

L'expérience des membres du corps professoral, les trois chaires de recherches ainsi que les installations et services offerts à la Faculté des Beaux-arts de l'université Concordia stimulent des pratiques avant-gardistes. Tous ces ingrédients font du département de "Design and Computation Arts" une recette parfaite pour nourrir cette détermination à mieux connaître et comprendre l'histoire des matériaux qui nous environnent.

C'est en connaissant la genèse des matériaux qui m'entourent que j'aurai la possibilité de proposer des concepts d'espaces, d'objets et des services qui seront sains pour l'environnement, équitable pour les sociétés, viables pour l'économie et respectueux des cultures variées qui enrichissent notre planète.

"The goal of a sustainable society, and the goal of ecological design, is to create an environment in which people live meaningful, peaceful, and fulfilling lives in beautiful harmony with the natural world" (Stegall 59)